Le Fantome du camp

Le médecin du camp

Il me disait parfois : "Tu ne pourras jamais imaginer les tracas de chaque instant, d’un médecin dans ces camps-hôpitaux, avec ces grands malades… qui arrivaient en convois… avec rien pour les soigner… de l’alcool, du coton hydrophile, de la gaze, des seringues… quand on avait le produit à y mettre dedans ! Et Nexon… c‘était terrible !"

Le Dr a pris en charge avec beaucoup de professionnalisme, les malades des camps. Il leur a aussi apporté aide et soutien sans relâche.

Les Républicains Espagnols du camp du Récébédou, ont tenu à lui témoigner leur reconnaissance, dans un courrier réalisé après la Libération, par le Président Départemental de l’Union Nationale Espagnole.

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Qui était le Dr D. ?

A. D. naquit en 1913, dans un village du Comminges.
En 1915, son père tombait sur un champ de bataille. Sans le savoir encore, A.D. devient Pupille de la Nation. Elevé par sa mère et ses grands parents, dans un milieu simple et chaleureux, il va à l’école communale, poursuit sa scolarité à Toulouse, puis entre à la Faculté de médecine.

Parallèlement, engagé à gauche, il fût militant aux Jeunesses Socialistes, et au Front Populaire. Il resta, sa vie durant, un homme de forte conviction à gauche, il l’a bien démontré dans sa vie quotidienne personnelle et professionnelle. Il pratiquait une médecine sociale, on le nommait "le médecin des pauvres". Maintes fois sollicité par des personnalités politiques, pour se présenter à divers mandats, il a préféré privilégier la médecine, qu’il aimait exercer par dessus tout.

En 1936, une guerre civile se prépare en Espagne.
A.D. a 23 ans et s’engage, avec le Secours Rouge International, pour rejoindre les Brigades Internationales en Espagne, et défendre les Républicains Espagnols contre le fascisme, par le biais de l’un de ses Maîtres de médecine : le renommé et respecté Professeur Joseph Ducuing.
A.D. part en Espagne avec son ami toulousain, le Dr Roger Mazelier.
A son retour par le Perthus, A.D. fût confondu avec un Républicain Espagnol, et malgré ses protestations, fût conduit par les gardes mobiles, au camp d’Argelès. Joseph Ducuing ira le faire libérer.
(Ci-dessous, témoignage de Jean F. adolescent au Pouy de Touges, sur la guerre d’Espagne, et document sur le coéquipier de A.D. pour l’Espagne : Roger Mazelier.)

Les camp-hôpitaux du Récébédou et de Noé, sont créés en février 1941 pour les Républicains Espagnols blessés à la guerre d’Espagne, et les Juifs étrangers.

D’octobre 1941 à Octobre 1942, le Dr A.D. va porter secours aux malades du camp du Récébédou, rejoignant spontanément les Républicains Espagnols qu’il était allé secourir chez eux, en 1936, avec les Brigades Internationales.
Ma mère M.D., infirmière, 23 ans, vient porter secours aux malades du camp-hôpital du Récébédou, en mars 1941,
En octobre 1942, mes parents suivront le transfert des malades du Récébédou, au camp de Nexon jusqu’à fin mars 1943, date de fermeture du camp-hôpital de Nexon, puis ils suivront les malades dans d’autres camps.

Mon père médecin, 28 ans, et ma mère infirmière, 23 ans, ont donné 3 ans de leur jeunesse, pour soigner les malades déshérités des camps français. Ils ont exposé leur vie aux multi pathologies contagieuses, parfois incurables, donnant des soins avec les moyens du bord, sans antibiotique, et dans une pénurie de médicaments. Il leur a fallu du courage, des qualités humaines et professionnelles bien ancrées, de l‘endurance… la foi de leur jeunesse.

Au camp du Récébédou, ma mère passait ses journées dans le pavillon des tuberculeux.
Mon père était sur la brèche 24h/24. Il dormait au camp, et était réveillé la nuit pour intervenir auprès des malades enchaînant non stop avec la journée du lendemain. J'ai une lettre de 1942, dans laquelle il écrit avoir travaillé durant 1 mois d'affilé, étant seul médecin au camp du Récébédou, du 15 janvier au 15 février 1942 : " durant cette période je n'ai pas pris un seul jour de repos et n'ai jamais quitté mon poste, ni de jour ni de nuit."

Il me disait parfois : "Tu ne pourras jamais imaginer les tracas de chaque instant, d’un médecin dans ces camps-hôpitaux, avec ces grands malades… qui arrivaient en convois d'autres camps… avec rien pour les soigner… de l’alcool, du coton hydrophile, de la gaze, des seringues… quand on avait le produit à y mettre dedans ! Et Nexon… c‘était terrible !"
Le Dr A.D. a pris en charge avec beaucoup de professionnalisme, les malades des camps. Il leur a aussi apporté aide et soutien sans relâche. Les Républicains Espagnols du camp du Récébédou, ont tenu à lui témoigner leur reconnaissance, dans un document réalisé après la Libération, par le Président Départemental de l’Union Nationale Espagnole.(Copie ci-dessous.)
Le Dr A.D. fût remobilisé dans les hôpitaux régionaux, après les camps.

De 1936 à 1945, durant 9 ans : les guerres… les camps… une thèse entre 2 guerres…La confrontation immédiate à la misère, à d’infinies souffrances et atrocités…parfois à la mort. Voici comment ce médecin humaniste a commencé à exercer la médecine.
Ainsi s’achève l’aperçu du cursus bien rempli du Dr A.D. durant cette période.
Après il y aura 40 ans de médecine de campagne, pratiquées comme un "sacerdoce" avec une disponibilité permanente, apprise dans les camps, qu’il appliqua à ses patients.
Mes parents ont porté toute leur vie, comme une plaie béante, leur confrontation douloureuse à ces camps. Ma mère tenait un journal du quotidien dans ces camps...disparu avec leurs cadeaux de noce, lorsqu'ils subirent un bombardement dans un train, en 1943. Nombreux furent victimes...Ils eurent la vie sauve...Et je suis là !

Coéquipier de A.D. pour l’Espagne : Roger Mazelier
Coéquipier de A.D. pour l’Espagne : Roger Mazelier
Courrier du Président Départemental de l’Union Nationale Espagnole après la Libération
Courrier du Président Départemental de l’Union Nationale Espagnole après la Libération

Voici le retour de la guerre d’Espagne de A.D. évoqué par le témoignage d’un Ancien Combattant Résistant :

"A.D. pris dans le flot des civils et des combattants qui passaient la frontière au Perthus, fatigué, mal rasé, harassé par le travail incessant auprès de ses malades, les gardes mobiles n’avaient pas accepté ses protestations, n’avaient pas accepté de croire à son identité de Français. De ce fait, ils l’avaient interné au camp d’Argelès, avec les combattants Républicains Espagnols. Il a fallu l’intervention du Professeur Ducuing, afin que les autorités reconnaissent leur erreur."

Gilbert Delpy, le 6 novembre 2006

A.D. soutient sa thèse brillamment à Toulouse, le 10 octobre 1939, et partit à la guerre, le jour même.

Voici ce qu’on lit au début de la thèse du Dr A.D. :

"Nous regrettons que les circonstances actuelles ne nous aient pas permis de nous étendre plus longuement sur un sujet qui méritait un plus ample développement. Hélas ! les événements nous ont forcé à terminer cette étude malgré notre volonté dans les heures pénibles et douloureuses que nous vivons, et c’est avec calme et courage que nous partirons, tout comme nos aînés, faire notre devoir."

Le Dr A.D. fût mobilisé le 10 octobre 1939, et démobilisé le 28 août 1940, après avoir obtenu une citation, valant Croix de Guerre, qu'il n'a pas réclamé.

Témoignage de J.F. adolescent au Pouy de Touges, sur la guerre d’Espagne

Le Récébédou se trouve bien prés de Toulouse. Jadis, c’était un terrain vague, où l’on semait à la saison du blé et du maïs, et où des chasseurs clandestins, poursuivaient au lever du jour des lapins égarés et quelques cailles, épouvantées par des chiens énervés.
C’était avant 1936.
Temps béni, mais la destinée du Récébédou allait basculer.

En Espagne s’avançaient avec leurs bannières de Cœurs Vaillants, des curés en soutane et des sermons assortis de mitraille. Les espagnols étaient entrés en guerre entre eux et contre eux, avec le concours d’aventuriers et de convaincus parfois politisés.
La guerre vue de l’autre côté de la montagne était séduisante, et peut-être même libératrice. Elle attirait d’autres destins que celui du quotidien.

On les voit encore sur le « Paris Soir » de l’époque, sans casque, un calot sur la tête pour se distinguer, une vieille pétoire à l’épaule, et encore plus frappant, une épaisse couverture en bandoulière. On les voyait combattre avec cette couverture.
Elle les réchauffait au petit matin, après une nuit dans un fossé au large de Terruel, où ils avaient sommeillé.

Parmi eux, j’ai reconnu A.D. Ce n’était pas un soldat mais un volontaire. Celui qui était venu pour les aider, dans un élan qui pouvait conduire à la mort.
Et après, il a fallu marcher, marcher encore, la nuit surtout. Une retraite de piétons pour rejoindre de l’autre côté une nouvelle vie, où l’on espérait la liberté.
La liberté s’est alors appelée Argelès, où l’on avait enfermé dans des fils de fer, parfois barbelés, pour ne pas qu’elle s’échappe. Contagieuse qu’elle était.

Les trop pleins d’Argelès, à petits coups gagnaient Le Vernet, puis Le Récébédou.
Puis les derniers, les éclopés, les malades, les fantômes rescapés échouèrent là, sur les rives du Récébédou.
Pour les aider à ne pas mourir de faim, de désespoir et de maladie, il a fallu trouver des volontaires : jeunes, généreux, qui avaient encore au fond d’eux-mêmes, le goût de poursuivre leur vaine aventure sans en connaître l’issue.

Le destin d’A.D. était de ceux-là. On l’a vu partir un matin vers le Perthus et La Junquera, encouragé par son Maître Joseph Ducuing (Eminent professeur à la Faculté de Médecine de Toulouse) dont on ne savait pas encore qu’ils défendaient une certaine liberté. Ils reviendront ensemble.
Le camp d’Argelès l’enfermera.
Puis le voilà au Récébédou, généreux pour médicalement les sortir de leur misère…

Et l’on voudrait nous faire croire qu’il était là pour avilir encore ceux qu’il aidait, qu’il n’était pas là pour assouvir le mépris des régnants de l’époque, et se rapprocher des atrocités qui contaminèrent le continent.
Peut-être que ce qui suit redressera une histoire falsifiée et une opinion d’imposture revêtue de fausses apparences.

                                            J.F. Pouy-De Touges  2 octobre 2015
                                             D’après ses souvenirs d’adolescent